Parachute: Contemporary Art Magazine

Art et travail.

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Ce qu'on appelle la mondialisation a bouleversé les concepts d'art et de travail par deux mouvements parallèles et complémentaires. Le premier intègre l'activité artistique et toutes les pratiques culturelles dans la valorisation capitaliste, en transformant les artistes en << travailleurs >> et les << citoyens >> en publics. Le deuxième fait de la << création >> un processus transversal à l'art, à l'économie, à la science et au social, en transférant des problèmes, des méthodes, des pratiques qui semblaient spécifiques à l'art à d'autres domaines.

Si ce processus d'intégration est en marche depuis la fin du XIXe siècle, c'est après 1968 que l'on peut constater une démultiplication des industries culturelles, une massification de l'activité artistique et culturelle et un accroissement exponentiel des publics. En France, l'emploi dans l'industrie culturelle (musées, cinéma, théâtre, danse, art de la rue, etc.) égale désormais l'emploi dans l'industrie automobile. Les artistes et les techniciens du spectacle (de la télé, de la danse, du théâtre, de la musique, du cinéma, etc.) animent depuis un quart de siècle un mouvement politique qui non seulement innove les formes traditionnelles de lutte et d'organisation de << travailleurs >>, mais interroge et déplace les plus classiques catégories socioéconomiques de travail, d'emploi et de chômage.

L'exemple français, pour des raisons institutionnelles spécifiques (la tendance à intégrer toute activité, et même l'activité artistique, dans le régime du salariat), montre de façon paradigmatique des changements qui touchent en profondeur les rapports entre art et travail et qui entraînent, à mon avis, la crise de ce que Jacques Rancière appelle le << régime esthétique de l'art >>.

Dans ce paradigme, l'art est une activité spécifique qui suspend les connexions et les coordonnées spatiotemporelles ordinaires de l'expérience sensorielle, marquée par les dualismes de l'activité et de la passivité, de la forme et de la matière, de la sensibilité et de l'entendement. Ces dualismes (que Rancière définit comme << partage du sensible >>) sont politiques dans le sens qu'ils séparent et hiérarchisent la société selon des rapports de domination qui organisent le pouvoir des hommes de la << culture raffinée >> (activité) sur les hommes de la << simple nature >> (passivité), le pouvoir des hommes du loisir (liberté) sur les hommes du travail (nécessité), le pouvoir de la classe du travail intellectuel (autonomie) sur la classe du travail manuel (subordination).

Cette conception de l'art, issue du romantisme, contient la promesse de l'abolition de la séparation entre << jouissance >> et << travail >>, entre activité et passivité, entre autonomie et subordination selon deux modalités différentes : la première (l'art engagé, ou le devenir vie de l'art) fait de la politique en supprimant la séparation entre art et vie, et donc en se supprimant en tant que faire séparé. La deuxième (l'art pour l'art, l'art résistant) fait de la politique en sauvegardant jalousement cette même séparation, comme garantie d'autonomie du monde de la marchandise, du marché et de la valorisation capitaliste.

Il semble que ce partage du sensible qui distribue les places et les fonctions aussi bien dans la société, dans l'économie, dans la politique que dans l'art s'est sensiblement modifié.

Qu'en est-il de la séparation entre travail et art lorsque les << artistes >> s'organisent collectivement pour défendre leurs pratiques de travail, d'emploi et de chômage? Qu'en est-il de la séparation entre la parole articulée (de gens de culture) et le bruit, le cri inarticulé (de gens de nature) lorsque le mouvement politique des intermittents est constitué par de gens dont le << travail >> consiste justement dans le maniement de la parole et de différentes sémiotiques préverbales et symboliques? Qu'en est-il de la séparation d'autonomie et de subordination, d'activité et de passivité, de travail intellectuel et de travail manuel, lorsque, dans les pratiques des << artistes >> et de techniciens du spectacle, ces dimensions se brouillent et coexistent?

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Difficile de trouver des réponses à ces interrogations dans les textes de Rancière pour qui le paradigme esthétique de Part est toujours d'actualité. Nous allons donc chercher les raisons et les effets du déplacement du << partage du sensible >> dans les travaux de Michel de Certeau et de Félix Guattari. Les hypothèses de De Certeau, énoncées immédiatement après 1968, et celles de Guattari, élaborées pendant les << années d'hiver >> (les années 1980) semblent continuer et faire écho à la tradition de l'art contemporain, mais étendues à l'ensemble des pratiques humaines.

Selon Michel de Certeau on peut parler, à partir du début des années 1970, d'un << nouveau découpage social >> qui renvoie aux rapports entre le pouvoir et la << culture >> plutôt qu'aux << coupures …

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